Laideur angélique et beauté diabolique
Il est toujours intéressant de pouvoir prédire les intentions d’autrui, surtout quand on ne connait pas la personne. Ses yeux vont-ils le trahir ? Son visage va-t-il tout dire ? L’intégralité de son apparence peut-elle tout déduire ? Dans l’objectivité la plus pure, non. Mais face à l’influence de la culture, nous tombons dans un certain piège. Laissez-moi vous le conter.

On pourrait commencer par théoriser la beauté. Cela parait absurde tant l’idée commune est de dire que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Cependant les grecs de l’antiquité ont essayé de mettre en boîte ce concept. En résumé, Aristote et ses compatriotes expliquent que la beauté réside dans la symétrie et la proportion. Simple idée philosophique… toutefois, l’éthologie en étudiant la sélection sexuelle (concept évolutionniste développé par Darwin, pour expliquer la manière dont les femelles choisissent leur partenaire pour la reproduction) remarque chez les perroquets du brésil, une préférence se portant sur les mâles possédant un plumage symétrique. D’autre part, des recherches de psychologie sociale sur l’attitude (évaluation de quelque chose sur le plan : positif/négatif) par rapport à des visages, montrent que les visages les plus appréciés sont ceux qui arborent la plus grande symétrie. Face à ces deux exemples scientifiques, on pourrait affirmer que les grecs avaient encore raison avant tout le monde, mais entre le volatile amazonien et l’humain urbain le fossé est profond, de même qu’entre l’homme antique et le citoyen contemporain. Et par quoi a été creusé ce gouffre ? En partie par la culture.

Commençons par nous rappeler les explications de Platon sur le beau. Ce philosophe associe la beauté au vrai et au bien, sans aller dans l’aspect divin de son développement, on peut dire que la beauté est liée à d’autres qualités, qui sont plus internes. En faisant un grand bon dans l’histoire, on remarque que Winckelmann, l’historien allemand du XVIIIè siècle, grand défenseur du concept esthétique grec, renforce à son époque l’idée du bellâtre musclé symbole de vertu, que l’on voit sur tous les tableaux de cette période. Plus tard, le lecteur se sentira sécurisé en découvrant la description d’un magnifique grand elfe blond au cœur pur et bien moins durant la revu des vils orques du Mordor. Si on en suit ces pensées, être beau c’est aussi être quelqu’un de bien, car la splendeur de l’apparence est le reflet de bonté de l’âme. Toutefois, la littérature dans toute sa subtilité nous apporte deux œuvres chamboulant cet esprit.

Mary Shelley dans Frankenstein décrit une créature à l’apparence immonde mais dont les intentions sont très louables. Avant même que cette folle invention du Docteur Victor Frankenstein ne puisse s’adresser à quelqu’un, on le roue de coup en le traitant de monstre. Au final elle en deviendra un ; c’est peut être ça l’apprentissage du crime ? Quelques décennies après, paraît le Portrait de Dorian Gray, sortit de la plume experte d’Oscar Wilde. On découvre dans ce roman l’histoire d’un jeune homme immensément beau, qui en prenant conscience de cet atout, va devenir un être malsain. Nous voici donc devant une impasse, qui croire : des écrivains de sa très Gracieuse Majesté ou une théorie antique indélébile ? On ne se tromperait guère en répondant par un proverbe comme : l’habit ne fait pas le moine. Cependant une telle citation ne donne pas d’explication. Ainsi, étant en démocratie, sous la protection de la Déesse Raison, aidons nous de la science pour tenter de comprendre un peu mieux ce sujet.
Pour débuter cette partie cognitivo-sociale, exposons quelques conclusions d’études.
-Les personnes considérées comme belles se voient attribuer de meilleures compétences dans tous les domaines, comparativement à des personnes considérées comme moins belles.
-A CV identique, une personne considérée comme belle est embauchée face à une personne considérée comme moins belle et ce choix est rationnalisé par l’attribution de meilleures compétences.
-Face à un jury d’assise, un accusé considéré comme beau aura une peine moins élevée qu’un accusé considéré comme moins beau et cela malgré les mêmes faits reprochés.
On pourrait continuer l’énumération de ces phénomènes, notamment dans le contexte de la justice. Le concept qui fut étudié dans ces recherches, s’appelle l’Attractivité Physique. C’est le fait d’associer à une personne que l’on perçoit comme belle, des capacités et compétences relativement hautes. Cette croyance est donc influencée par des éléments culturels, qui nous viennent du fin-fond de l’antiquité et qui ont étés remaniés au fil des époques, puis appris de façon indirect par la population. Même si l’on peut profiter des enseignements prodigués par cette même culture, le point de vu que décrit l’attractivité physique reste dominant. Cependant, maintenant que nous connaissons le fonctionnement de cette effet, nous pouvons avoir suffisamment de recule pour analyser nos évaluations de la beauté d’une personne, afin d’être plus objectif quant aux jugements que l’on peut faire vis-à-vis d’autrui. Plein de choses sont culturelles et parfois il suffit de les comprendre pour mieux les connaître.